24ème sujet : ronde de nuit en gare de Moulins

Sous couvre-feu, parcourir les tableaux horaires de l’indicateur Chaix de 1922 invite à un voyage dans le temps, pour une ronde de nuit dans une gare de Moulins à l’activité nocturne sans commune mesure avec sa torpeur actuelle.
Moulins est en 1922 au centre de la noria de trains de nuit qui parcourent la France ; ce qui vaut à la gare de Moulins le privilège d’offrir aux voyageurs toute l’année un service de location d’oreillers et couvertures ! À raison de 2 francs l’oreiller ou la couverture. C’est aussi une position centrale utile à la promotion touristique comme en témoigne cette affiche ferroviaire, vantant la station thermale de Bourbon l’Archambault comme étant à 5 heures de Paris et Lyon et à 7h de Bordeaux.
La ronde des trains de nuit commence dès 18h10 avec le Bordeaux-Strasbourg qui permet d’atteindre l’Alsace au petit matin ; train particulièrement prisé des jeunes Bourbonnais qui effectuent leur service militaire dans les garnisons de l’est.
Puis c’est à 20h29 le Lyon-Nantes-Le Croisic. Ce train comporte aussi des voitures directes pour La Rochelle et, par correspondance à Tours, permet d’atteindre Brest ! En une nuit toute la façade atlantique est donc accessible aux Moulinois.
Hors de question toutefois d’emprunter ces trains de nuit pour se rendre de Moulins à Montluçon, Nevers ou Vichy. Les trajets inférieurs à 100 ou 150 kilomètres, selon les trains, ne sont pas autorisés. Ces relations locales sont toutefois possibles la nuit, elles aussi, mais au rythme lent des omnibus. Par exemple, ceux qui arrivent de Nevers à 23 heures et de Digoin et Dompierre à minuit.
Leurs passagers peuvent ainsi se joindre sur les quais aux voyageurs pressés d’atteindre la capitale au petit matin en empruntant les trains Nîmes-Clermont-Paris et Vichy-Paris de 0h09 et 0h43. Un voyage ensommeillé les amène à Paris à 5h45 et 6h05. Un troisième train à 1h18, en provenance de Saint Etienne, permet aux retardataires de gagner eux aussi Paris à l’aube.
Au cœur de la nuit se succèdent en sens inverse le Paris – St Etienne à 1h19, et le Paris-Clermont Ferrand-Nîmes (avec voitures pour Béziers) à 1h45. Chacun de ces trains fait figure de cordon ombilical avec « le pays » pour les Parisiens originaires du Massif-central. Pour les Moulinois c’est le moyen de gagner à la mi-journée le Languedoc et, par correspondance à Nîmes, d’atteindre Marseille.
Entre minuit et deux heures du matin, ce sont donc 5 trains qui desservent Moulins. On imagine sans peine l’animation au buffet de la gare qui reste ouvert toute la nuit, les allées et venues sur la place et dans la salle des « pas perdus », sans omettre le tri postal voisin car ces trains comportent le plus souvent un fourgon postal. Le kiosque à journaux de la gare est fréquenté tard le soir et tôt le matin non seulement par les voyageurs mais aussi par les Moulinois qui ont hâte de lire les dernières éditions des quotidiens livrées par le train de Paris.
À 4h08 descendent du Paris-Vichy-Clermont les Bourbonnais qui n’ont pu quitter la capitale que tardivement en fin de soirée à 22h25. En 1922 il est possible de passer une soirée à Paris et de rentrer nuitamment à Moulins…
Loin du faste des trains de la compagnie internationale des wagons-lits, tel le « Londres Vichy Pullman express » (qui circulera en saison d’été de 1927 à 1930), le voyage s’effectue le plus souvent assis. Les longues heures passées dans un compartiment aux sièges peu confortables sont une dure épreuve qui laisse de douloureuses courbatures au matin !
Pour ceux qui peuvent s’acquitter du prix élevé du voyage, existent les voitures « lits-salon » du PLM, ou d’un tarif plus accessible les voitures couchettes. Mais ces dernières ne sont présentes à Moulins que sur les trains de ou vers Paris et seulement en 1ère ou 2ème classe. Quant au voyageur de 3ème classe il n’a d’autre choix que de voyager assis.
La ronde des trains de nuit se clôt au matin par le train Le Croisic-Nantes-Lyon à 6h08, puis par l’arrivée du Strasbourg-Bordeaux à 9h16. Ce dernier stationne une demi-heure en gare de Moulins de manière sans doute à laisser le temps à certains des voyageurs de se remettre de leur nuit au buffet de la gare ! Et vers 9h45, les Moulinois peuvent alors écouter le Strasbourg-Bordeaux s’engageant sur le pont de fer pour franchir l’Allier….
Jean-Luc Galland.

Sources et références : Livret Chaix des horaires PLM – édition d’octobre 1922. Affiche de l’illustrateur Albert Dorfinant pour le chemin de fer Paris-Orléans -bibliothèque numérisée « Overnia » de Clermont communauté. Fichier son de locomotive : site openarchives Sncf.