Au XVIIIᵉ siècle, alors que la France s’ouvre aux idées nouvelles et que les manufactures se multiplient, un homme venu du Nord crée à Moulins une manufacture de fil : Joseph François de Faucompré.
Né à Lille en 1731, dans une famille d’artisans devenus bourgeois, il grandit dans une ville commerçante et industrieuse. Son père, juge de paix (apaiseur), incarne la réussite d’une lignée passée du labeur paysan à la respectabilité urbaine. Dès sa jeunesse, Joseph François s’imprègne des techniques textiles qui font la renommée des Flandres. En 1755, il épouse Suzanne Farrouilh, fille d’un armateur de Bordeaux, alliance qui unit l’industrie du Nord au commerce maritime du Sud-Ouest.
En 1759, son talent d’entrepreneur attire l’attention de l’intendant de Bérulle, chargé de stimuler l’économie du Bourbonnais. Celui-ci lui propose de venir à Moulins pour y créer une manufacture de fil. Faucompré quitte alors Lille avec son épouse et leurs enfants pour s’installer dans une province encore peu industrialisée, mais promise à un grand essor.
À Moulins, il déploie une activité visionnaire et novatrice. Il fonde successivement des manufactures de lin, de toiles et de fil à coudre, puis une blanchisserie et une tuilerie. Inspiré par les procédés hollandais et allemands, il introduit dans le Bourbonnais des techniques modernes de filature et de tissage, formant lui-même ses ouvriers et recrutant des tisserands flamands qu’il aide à s’établir. Inspiré des Lumières, il fonde aussi des écoles de filature pour transmettre le savoir-faire et offrir un métier à la jeunesse. Autour de ses ateliers, un véritable quartier industriel se structure : plus de 4 000 personnes vivent directement ou indirectement de ses activités.
Faucompré s’intéresse aussi aux gisements de charbon du Bourbonnais. Il participe à la mise en valeur de mines locales, notamment autour de Fins et Noyant, alors peu exploitées, collaborant avec Mathieu de Noyant. En cherchant à rationaliser l’extraction et à améliorer la qualité du combustible, il anticipe ce qui deviendra, un siècle plus tard, l’un des piliers de l’économie régionale.
Faucompré, enfin, est un philanthrope. Convaincu que le travail peut régénérer la société, il crée un asile pour deux cents enfants trouvés, leur assurant toit, éducation et apprentissage.
Ses engagements et son œuvre lui valent, en 1778, une lettre de noblesse signée de Louis XVI. Anobli pour ses services à l’économie et à la charité, il devient écuyer, symbole d’une noblesse du mérite chère au siècle des Lumières.
Cependant, la fin du règne de Louis XVI voit se dégrader la situation financière du royaume. Les intendants se succèdent et ses manufactures pâtissent d’un désintérêt croissant des autorités. En 1783, il vend son hôtel particulier situé 4 rue Michel de l’Hospital à la municipalité qui le destine au futur évêque de Moulins.
Lorsque la Révolution éclate, il choisit d’y participer plutôt que de s’y opposer : membre de l’assemblée provinciale de Moulins, il participe à la rédaction des cahiers de doléances et souscrit 500 livres pour soutenir le Trésor public, rappelant cependant que l’État lui doit plus de 50 000 livres pour ses services passés.
Les vents révolutionnaires atteignent Moulins avec l’arrivée de Fouché et de son équipe, surnommé le boucher de Lyon. La noblesse, même acquise par le mérite, devient suspecte.
En 1792, Joseph François quitte la France pour tenter de relancer ses affaires en Flandres, rencontrer des partenaires, revoir sa famille à Lille, régler un contentieux à Paris. Il emmène son dernier fils avec lui, Emmanuel, afin de la former. Il confie la gestion la manufacture, qui tourne au ralenti, à son fils Joseph François, qui veille sur sa mère et ses sœurs. A la surprise de ses proches, restés à Moulins, Joseph François est considéré comme ayant rejoint les ennemis de la révolution et est déclaré émigré: ses biens et la manufacture sont confisqués et vendus comme biens nationaux en 1793.
Suzanne vit sous surveillance, avec l’étiquette de « ci-devant noble ». Louis Joseph défend sans succès son père devant le comité de salut public. Il est arrêté au printemps 1793 avec les « 32 de Moulins », acheminé sur Lyon, où il est guillotiné. Suzanne reste seule avec sa fille ainée bénédictine de l’abbaye de Saint Pierre d’Yzeure qui a échappé de peu à la Terreur et s’est réfugiée auprès de sa mère, son petit fils orphelin, et sa dernière fille, âgée d’une vingtaine d’années, Anne Suzanne.
L’on sait d’après les Glanes que Joseph François de Faucompré meurt à Londres en 1796, à 64 ans, quelques mois après Suzanne, qui serait également décédée à Londres, sans qu’aucune trace n’en soit retrouvée.
Leur vie, à la fois éclatante et tragique, illustre l’élan et les limites d’un siècle où l’industrie naissante se heurtait aux secousses de l’histoire. Par ses manufactures, son esprit d’innovation et son intérêt précoce pour les mines, Faucompré a ouvert une voie à la modernité industrielle du Bourbonnais. Dans une époque qui souffre de désindustrialisation, son nom figure parmi les bâtisseurs de la ville.
Angélique Sentilhes-Monkam


