Louis Bignon est né le 28 mai 1816 à Hérisson dans une famille très modeste, père boucher et mère aubergiste. En 1829, le père décède. Ainé d’une fratrie de 5 enfants, il part à 13 ans à Montluçon comme garçon de café. Puis à 16 ans, il décide de partir pour Paris en accompagnant un troupeau de bovins: « Je suis parti en sabots, c’est vrai ».
Restaurateur
Courageux, volontaire, il travaille dur comme garçon de café pour aider sa famille. « Après quatorze années de travail, je devins le premier employé d’un important établissement et peu après, à force d’ordre, d’économie et grâce au crédit que j‘inspirais, je parvins à m’établir» écrit-il.
En 1843, il épouse à Versailles Sophie Antoinette Javon, jeune fille de grande famille. Le père de la mariée dispose d’une solide assise financière. A 27 ans, son charisme, son intelligence ont manifestement joué un rôle majeur dans ce mariage. Il co-dirige avec son frère Jules, le café Foy, bd des Italiens, au cœur du monde du luxe de l’époque.
En 1847, à 31 ans, il vend ses parts du «Foy» à son frère et achète le café «Riche», c’est le tournant de sa vie. L’acquisition qui s’élève à 1 700 000 frs demeure entourée d’une légende. Comment a-t-il pu financer cet achat ? Aucune réponse documentée n’a pu être apportée.
Le «Riche» est la meilleure table de Paris avec une fréquentation prestigieuse : l’empereur Napoléon III, son demi-frère le duc de Morny, Alexandre Dumas père et fils, les Goncourt, Flaubert, Maupassant, Zola, etc. 1
Mais Victor Hugo est à Jersey puis Guernesey, banni par l’Empire qui va s’écrouler de manière pitoyable en septembre 1870.
Pendant la Commune, puis sous la IIIème République, le « Riche »fonctionne normalement. L. Bignon qui avait été fait chevalier de la Légion d’Honneur en 1869 par l’Empereur, est élevé au grade d’officier en 1878 par la République.
En 1884, il vend le « Riche ». Le dramaturge socialiste Auguste Luchet écrit alors : « Maison de premier ordre, prisée sous toutes ses faces, d’autres peuvent l’égaler, personne ne la surpasse ».
Agriculteur
Le 27 avril 1849, à 33 ans, Louis Bignon acquiert sur vente judiciaire au tribunal de Montluçon pour 165 000 frs, six domaines agricoles et une propriété immobilière à Theneuille. L’ensemble (domaines de La Croix, Bonneau, Grand Fy, Le Domaine Neuf, Laume, Touraillère et la Réserve du Bourg) représente 387 ha et sera porté à 486 ha par l’achat d’un 7ème domaine : Jinsais. Il est essentiellement constitué de terres appauvries, marécageuses, cultivées avec des outils en bois. Les habitations sont délabrées et les métayers vivent dans la pauvreté. Les bâtiments d’exploitation sont en état pitoyable.
L. Bignon, dont l’enfance fût modeste, veut faire évoluer cette situation selon une idée qui émerge vers 1850 à la Société Française d’Agriculture (dont il est membre) d’association capital-travail. Il va mettre en place un plan :
– remise en état des domaines,
– restauration de la condition des métayers,
– instruction.
Les domaines agricoles sont restaurés, modifiés, agrandis suivant des plans type à partir de 1850. Les bâtiments d’ habitation, d’exploitation sont complètement modernisés, reconstruits. 2
Un nouveau contrat de métayage est établi, le propriétaire renonce à tout impôt qui constitue un obstacle au progrès de l’agriculture et un appauvrissement du métayer. Les terres sont progressivement remises en état par drainage, labours profonds, emploi de machines modernes et assolement quinquennal, c’est-à-dire rotation de types de cultures pour maintenir la fécondité des terres.
Chaque ferme a une bibliothèque pour l’instruction de la famille.
Les résultats obtenus dans les exploitations permettent de diminuer les méfiances voire suspicions nées à Theneuille lors de l’arrivée de L. Bignon. Le cheptel de trois domaines évalué à 2 774 frs en 1849 est valorisé à 69 840 frs en 1867, dont la moitié appartient aux métayers.
Dès 1862, il avait été récompensé à l’Exposition Universelle de Londres.
Viticulteur
En 1874, à 58 ans, il se lance un 3ème défi en achetant le domaine viticole «La Houringue» en Haut Médoc. C’est un domaine de 140 ha dont la production a considérablement baissé en raison du phylloxéra.
Il y entreprend d’importants travaux de réhabilitation. Les vieux ceps sains sont conservés, des plantations en terrains également sains sont réalisées, des extensions de surfaces à planter sur des sols défoncés sur environ 50 cms avec comblement par une épaisse couche de végétaux et terres neuves sont mises en œuvre. Pour la réalisation de cet ambitieux programme, il a fait appel aux professionnels du domaine et proposé à des familles theneuilloises de le rejoindre à Macau. Certains descendants ont pris racine en Haut Médoc comme les ceps.
Le vignoble atteint alors une capacité de production de 400 tonneaux /an contre moins du quart auparavant. Le château « La Houringue » obtient des récompenses aux expositions universelles de Londres, Vienne et Paris.
Louis Bignon vit alors la majeure partie de son temps à Macau à partir des années 1880. Mais il continue de s’intéresser de près à Theneuille par son action de :
Mécène
Il fait l’apport des terrains pour la création de l’école des filles et l’extension de l’école des garçons, pour la construction de la gare et pèse pour le tracé de la voie ferrée. Il fait don de locaux pour La Poste, de l’horloge de l’église. En 1894, le concours agricole départemental est à son initiative organisé à Theneuille.
A Cérilly avec Eugène Pinon, il réalise un apport financier de 60% de la construction de l’hospice.
Louis Bignon disparait le 18 mai 1906 à 90 ans. Une vie de création, innovation, réussite en relevant trois grands défis qui ont suscité certaines jalousies sur sa fortune.
Profil type de l’entrepreneur du 19ème siècle, parti de rien, on peut admirer ou critiquer sa réussite. Incontestablement il a marqué son temps et laissé une forte empreinte en particulier à Theneuille où il repose.
Alexandre Bessard



