« Il y a toujours l’inconnu, et l’inconnu est effrayant. Les gens chez qui je suis ont l’air bons, aimables. L’idée de faire une colonie est noble, mais c’est toujours la même chose, vous avez la liberté de ne pas vous en aller. » Ainsi s’exprime l’un des premiers malades en placement familial à Ainay-le-Château en 1900. Ce témoignage est cité par Salomon Lwoff, dans son rapport au directeur de l’Assistance publique de la Seine.
Initié à Dun-sur-Auron en 1892, le placement familial consiste à héberger un patient souffrant de troubles psychiques au sein d’une famille d’accueil agréée et encadrée par un établissement de santé. Ses promoteurs veulent répondre à des préoccupations humanistes en limitant l’enfermement des malades, mais aussi économiques afin de faire face au surpeuplement des asiles parisiens.
Ainay est depuis 1898 une antenne de la colonie de Dun-sur-Auron, mais devient autonome avec la nomination de Salomon Lwoff, le 1er juin 1900. Si de nos jours, la maison médicale de la commune porte le nom d’André Lwoff, prix Nobel de médecine né à Ainay le Château, c’est bien son père, Salomon, qui par son action a bouleversé le visage de la petite cité.
À son arrivée, il découvre un village touché par une épidémie de typhoïde. À partir du puits contaminé de l’auberge, la fièvre se répand dans le bourg : « La population était littéralement atterrée, et une intervention énergique devenait nécessaire, autant pour essayer d’enrayer la marche de la maladie que pour calmer les esprits de la population. » Lwoff appuie et conseille le maire pour édicter les mesures de prophylaxie. C’est également lui qui va organiser l’accueil des malades mentaux dans les familles et proposer l’installation du siège de la colonie dans les bâtiments désaffectés de l’ancienne porcelainerie. Il se fait aussi l’avocat de ce mode d’accueil des malades. Dès 1900, à son initiative, des médecins d’Écosse, de Finlande et de Moscou viennent étudier l’expérience d’Ainay.
Salomon Lwoff est né en 1859 à Krementchouk, en Ukraine, dont la communauté juive à laquelle appartenait sa famille représentait la moitié de la population. Critique à l’encontre de l’autoritarisme du régime tsariste, il s’expatrie en France où il est reçu au concours d’interne des asiles de la Seine en 1886. Il obtient la nationalité française en 1891, et devient médecin militaire dans la réserve, tout en poursuivant sa carrière de médecin « aliéniste ». Alors que la France est secouée par l’affaire Dreyfus, il est l’objet comme tant d’autres de la vindicte de la presse antisémite tel le journal « l’Antijuif » du 18 décembre 1898 le citant parmi une liste de militaires « ennemis ».
Il vit à Ainay-le-Château avec Maria Yakovlevna Simonovich, avec laquelle il a deux enfants nés dans cette commune, dont le futur prix Nobel.
Le portrait de leur mère, peint par Valentin Serov, est visible au musée d’Orsay à Paris. Un autre, du pinceau du même artiste, intitulé « Jeune fille éclairée par le soleil. » est à la galerie Tretiakov à Moscou. Maria est née à Genève de parents russes. Sa mère, Adelaïde Semyonovna Bergman (1844-1933) est considérée par ses livres, articles et initiatives comme la pionnière de l’éducation préscolaire en Russie.
Maria Lwoff est elle aussi une artiste. Le musée d’Orsay conserve ainsi un relief en bronze qu’elle aurait sculpté en 1911 représentant ses enfants.
La famille Lwoff quitte Ainay le Château en 1904. La colonie familiale compte alors plus de 400 malades accueillis par près de 200 « nourriciers » et des antennes à Valigny, Saint-Bonnet, Isle et Bardais, et Braize.
Salomon Lwoff poursuit sa carrière dans les asiles de l’assistance publique parisienne et prend sa retraite en 1924. Le couple vit alors à Saint-Maur. C’est là que l’histoire russe revient frapper à leur porte en la personne de Trotsky qui se réfugie quelques temps en France en 1933-1934. La compagne de Trotsky, Natalia Ivanovna Sedova aurait été hébergée secrètement chez le couple Lwoff à Saint-Maur.
Salomon Lwoff est décédé à Saint-Maur le 9 août 1939. Dans l’Allier, sa disparition ne donna lieu à aucun écho dans la presse locale. C’est le prix Nobel décerné à son fils en 1965 qui rappela que la famille Lwoff avait vécu et agit à Ainay-le-Château …
Jean-Luc Galland

